Quand Hiver arriva au trou de pêche, Surgelo était assis sur un siège de glace moulé juste pour ses fesses. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait au rythme de ses ronflements et un filet de salive glacée coulait du coin de sa bouche. Il tenait son menton d’une main tandis qu’il tenait une canne à pêche de l’autre. La ligne pendait au-dessus d’un trou dans la banquise et un albatros attendait juste à côté.
― Bonjour p’pa ! lança Hiver, les mains dans les poches. J’ai dit BONJOUR P’PA !
Surgelo se réveilla en sursaut.
― Quoi ?… Non ! Ne pars pas… Oh ! Je faisais un rêve, enfin… un cauchemar, dit-il. Il y avait cette jolie sorcière des glaces avec sa grande bouche et ses six bras…
Surgelo jeta un regard noir vers ce fils qui venait le réveiller alors qu’il était sur le point d’obtenir un rendez-vous avec une sorcière à six bras.
― Alors ça mord, p’pa ? Depuis quand est-ce que maman est sous l’eau ?
Surgelo jeta un coup d’œil à ses pieds.
― Si j’en crois ce tas de salive glacée, je dirais une heure et demi, répondit-il.
Hiver fixa la ligne qui plongeait dans les profondeurs, sous la banquise 46 et sourit à son père.
― Alors ça veut dire que Frigida a battu son dernier record de plongée de dix sept minutes ! Il faudrait peut-être la remonter. Elle doit avoir attrapé assez de poissons maintenant.
L’Albatros remua ses ailes couvertes de glace en pensant à son futur repas mais Surgelo hésita. D’un côté, il voulait vraiment bien manger pour le dîner de ce soir et il avait bien besoin des arêtes pour terminer sa maquette. D’un autre côté, après une heure trente, Frigida devait commencer à manquer d’air !
Alors il rembobina la ligne pendant dix bonnes minutes. La banquise n’était pas très profonde à cet endroit !
Eh ! Au poids qu’il était en train de remonter, Surgelo comprit qu’il allait se régaler.
― N’y pense même pas, lança t-il à l’albatros qui avait enroulé sa serviette autour de son cou et qui préparait ses fourchettes. Chacun pour soi !
Lorsque Frigida émergea enfin, en brisant la glace qui commençait à boucher le trou au passage, son bec était rempli à ras-bord de poissons de toutes sortes, de calamars et même d’une bouteille de ketchup en prime. Frigida appelait cette méthode de pêche, la pêche-pélican, et elle pouvait faire pousser un bec gigantesque au milieu de son visage quand il le fallait !
Le seul inconvénient c’est qu’il fallait toujours une bonne demi-heure pour dégeler Frigida quand elle revenait de dessous la banquise et ça la mettait de très mauvaise humeur.
Chapitre 2
De retour chez lui, Surgelo s’aperçut qu’il avait oublié sa canne. Hiver se proposa d’aller les chercher.
Lorsqu’il revint à l’endroit où Surgelo pêchait, Hiver aperçut Bouledeblanc mâchouiller une grosse nageoire qui dépassait de la banquise, juste à côté du trou. La nageoire se redressa comme un éclair et envoya Bouledeblanc valser.
― Espèce de grosse patate ! s’écria une jeune fille en se redressant. Tu ne comptais quand même pas te remplir l’estomac avec moi ? Est-ce que j’ai une tête de phoque ?
Hiver n’en crut pas ses yeux. Bouledeblanc avait voulu manger une fille.
Lorsqu’elle aperçut Hiver, la fille roula ses bras autour de son torse en ouvrant tout grands sa bouche et ses yeux.
― Retourne-toi ! Tu ne vois pas que j’ai perdu ma chemise ! lui cria t-elle en rougissant.
Hiver se retourna et regarda attentivement partout devant lui.
― Ta chemise n’est pas de ce côté non plus, lui dit-il finalement.
Il était sur le point de se retourner encore une fois mais la jeune fille l’arrêta.
― Ne regarde pas, je te dis ! Et la galanterie alors ? Passe-moi ton T-shirt. Et sans regarder !
Hiver ôta son T-shirt, son préféré, celui qui n’avait que trois trous, et le lança derrière lui. La fille l’attrapa au vol.
― C’est bon ! Tu peux te tourner maintenant.
La fille était assise, le T-shirt trop grand tombait jusque sur sa nageoire. Hiver s’approcha en souriant. Il ne passait pas souvent de fille aux cheveux jaunes et à la peau blanche dans le coin.
― Tu vas avoir du mal à marcher avec ta robe, lui dit-il.
La jeune fille le regarda d’un drôle d’air, puis décida qu’il était sérieux et poussa un soupir.
― Stoupidou ! s’écria la fille (ce qui voulait dire « idiot » en langage de fille.) Ce n’est pas une robe, c’est ma nageoire. Une nageoire de sirène. Je suis une sirène. Tu le fais exprès ou quoi ? Je me suis échouée sur cette banquise. Et maintenant le trou par lequel je suis venu est complètement bouché par la glace.
― C’est mon père qui a foré le trou pour pêcher. Il vient toujours ici mais il n’avait jamais pris de sirène avant aujourd’hui, dit Hiver.
― Il fait rudement froid chez toi, dit la sirène en claquant des dents. Et bien ! Ne reste pas planté là. Ramène-moi chez toi. Tu ne vas quand même pas me laisser geler ici, non ?
À vrai dire, l’idée avait traversé l’esprit d’Hiver. Cette sirène ne cessait de se plaindre. Elle avait attaqué ce pauvre Bouledeblanc, lui avait pris son meilleur T-shirt et maintenant elle voulait sûrement lui voler sa télévision satellite.
― J’ai un igloo pas loin. Tu as la télé chez toi ? demanda t-il.
― Et qu’est ce que je ferais d’une télé ? Je suis une sirène. Tu crois peut-être qu’on regarde la télévision sous l’eau ?
Comment est-ce qu’il aurait pu le savoir ? Il habitait le pôle Sud, pas sous l’eau.
― Bon d’accord. Suis-moi ! lui dit Hiver.
Maintenant il savait qu’elle n’en voulait pas à sa télévision.
Hiver tourna les talons et fit quelques pas puis se retourna. À son grand étonnement la sirène n’avait pas bougé.
― Tu ne viens pas ? lui demanda Hiver.
― Je suis collée. L’eau a gelé et ma nageoire s’est soudée à la banquise, se plaignit la sirène. De toutes façons il va falloir que tu me portes. Je ne peux pas marcher. Je suis une SIRÈNE ! Je nage, je ne marche pas.
― Moi aussi je nage ET je marche, répondit Hiver.
Mais il revint sur ses pas et prit la sirène par le bras. Il tira pour essayer de dégager la jeune sirène mais elle poussa un cri.
― Ça fait trop mal. Je t’ai dit que ma nageoire est collée !
Hiver soupira puis fouilla ses cheveux. Il en sortit sa baguette magique, murmura quelques mots et une scie vivante apparut qui découpa la glace tout autour de la sirène. Puis Hiver appela Bouledeblanc.
La sirène eut un mouvement de panique mais Hiver fit apparaître une corde, accrocha une extrémité au cube de glace sous la sirène et enroula l’autre extrémité autour de Bouledeblanc.
― Allez viens Bouledeblanc !
Ainsi allongée sur son traîneau de glace tiré par Bouledeblanc, la sirène suivit Hiver jusqu’à son igloo. Mais elle ne quitta pas de l’œil l’ours qui regarda en arrière plusieurs fois cet étrange poisson qui aurait bien fait son dîner.
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