Les yeux encore mis-clos, Hiver Minimus s’approcha de la fenêtre de son igloo. Un igloo qu’il avait construit lui-même sans utiliser sa magie ou presque car il
est difficile de faire rentrer un distributeur de bonbons acidulés et une piste de bowling par une porte autrement qu’avec un sortilège.
À peine avait-il passé la tête aux travers des barreaux de la fenêtre que des glaçons poussèrent sur ses cheveux en bataille. Il secoua la tête pour s’en débarrasser puis renifla
bruyamment.
― Il fait plutôt chaud aujourd’hui ! dit-il en s’étirant.
Hiver avait raison. Dehors, la température était de moins 29 degrés. Presque un été pour ce petit sorcier des glaces. Sa peau bleutée était le seul signe qu’Hiver n’était pas un
enfant comme les autres. Il y avait aussi cette baguette magique qu’il cachait dans la jungle de ses cheveux noirs mais justement, elle y était bien cachée !
Pour le reste, Hiver avait les yeux bleus et les dents blanches comme tous les sorciers des glaces sauf Bruton Beldent qui les avait perdues l’une après l’autre en se battant avec
des trolls renégats et Ipsenia Citron qui avait les dents jaunes. C’était rare chez les sorciers des glaces et Ipsenia souriait toujours pour les montrer.
Hiver enfila son costume de semaine, et glissa dans ses sandales antidérapantes. Il trempa un doigt dans son bol pour faire fondre le jus de carottes polaires qui lui servait de
petit déjeuner. Puis il se pencha sur son échiquier et bougea un pion en C6.
― À toi, Bouledeblanc. Sergelet a été bien gentil de me laisser camper tout seul, dit-il. Je ne sais pas pourquoi Frigida se fait toujours tellement de soucis dès que je veux
voyager un peu. Il n’y a rien à craindre ici. Les éléphants n’ont pas de pattes, les manchots ne savent même pas voler, les baleines et les cachalots ne veulent pas marcher sur la banquise et les
gnomes sont à peines plus grands que moi. Je ne vais quand même pas être piétiné par un troupeau de manchots !
Dans le coin de l’igloo l’ours blanc à qui Hiver s’adressait semblait dormir. Hiver l’avait trouvé l’année précédente au fond d’une crevasse, seul et affamé. Le jeune sorcier
l’avait ramené chez lui et Frigida, sa mère, l’avait aussitôt jeté dehors à coup de pied au derrière. C’est à dire qu’elle avait jeté Hiver dehors à coup de pied au derrière ! Quant à
l’ours, elle l’avait réexpédié là d’où il venait, au fond de sa crevasse, avec un seul sortilège. Frigida était une sorcière douée pour ce genre de sortilèges. Deux heures plus tard, Hiver avait
de nouveau ramené l’ours chez lui en évitant le coup de pied au derrière de justesse cette fois. Ce n’était pas que ça faisait si mal que ça, Frigida n’était pas très grande ni très forte, mais
quand même !
― Bon d’accord ! avait dit Hiver. Je ne peux pas garder un ours blanc à la maison. Mais alors je peux l’installer dans un igloo.
― C’est un ours polaire ! Les ours polaires ne vivent pas dans les igloos. Et un ours polaire, ça grandit. Ça grandit et ça grossit énormément ! lui avait répondu
Frigida.
― Alors je construirai un énorme igloo, voilà tout !
C’est donc ce jour qu’Hiver avait commencé à construire son igloo. Et deux jours plus tard, en se réveillant, il avait mystérieusement trouvé des barreaux à la fenêtre. Il pensa
que c’était une farce de cette chipie de Lorepure ! Quant à Bouldeblanc, l’ours, malgré les jours et les semaines, malgré tous les poissons qu’il dévorait comme quatre et même s’il avait
avalé tout le cachalot qu’Hiver avait congelé par mégarde, il restait toujours un ourson. Il ne grandissait pas d’un centimètre et ne prenait pas un seul kilo. Ça avait peut-être quelque chose à
voir avec le sort que lui avait lancé Hiver quand il avait fallu le faire entrer par la porte de l’igloo.
Lorsque Hiver entra dans la cuisine de sa mère ce jour de novembre, attiré par l’odeur de pieuvre au poivre, il ne savait pas qu’une surprise l’attendait. Sergelet courait d’une
pièce à l’autre en chassant un des tentacules de la pieuvre qui tentait d’échapper au chaudron magique de congélation qui fumait encore. Mais ce n’était pas la surprise qui attendait
Hiver.
Frigida aiguisait un couteau en os de phoque et lui demanda de dresser la table. De son côté, Sergelet avait rattrapé le tentacule qui essayait maintenant de l’étouffer et aurait
sûrement réussi si Frigida n’avait pas lancé son couteau au bon moment et surtout au bon endroit.
― Cesse donc de faire le pitre avec ce morceau de pieuvre ! lança t-elle à son compagnon. Et remets le plutôt dans le chaudron. On va passer à table.
Hiver, lui, termina de poser les couverts sur la nappe de coquillages et s’assit sur son fauteuil de poissons compressés. Il n’aimait pas trop la pieuvre au poivre mais il aimait
encore moins faire la cuisine tout seul alors il se força à avaler un tentacule entier. Puis un deuxième. Il refusa de finir le troisième.
C’est au dessert qu’Hiver reçut sa surprise.
Frigida lui montra le journal qu’elle tenait encore dans sa main. Elle avait entouré de rouge un article qui avait intéressé Sergelet. C’était l’offre d’une certaine Tante X qui se
proposait d’accueillir gratuitement des enfants pour leur faire visiter le pays tout en leur dispensant quelques cours gratuits de couture. Ce qui avait légèrement embêté Frigida ce n’était pas
les cours de couture (ça peut toujours utile même au pôle sud) mais les quelques lignes écrites en petits caractères et en chinois qui disaient :
Nous ne pouvons pas garantir que vos enfants reviendront en bonne santé, ni même qu’ils reviendront tout court, mais nous pouvons offrir une police d’assurance gratuite contre
les disparitions de toutes sortes.
Sergelet pensait que c’était une bonne idée d’assurance puisque c’était gratuit. Il pensait aussi qu’il avait de la chance de vivre avec une sorcière qui possédait de si bons yeux
et qui lisait le chinois. Frigida hésitait encore à confier son petit… son petit quoi d’ailleurs ? Comment appelait-on les enfants des sorciers de l’Antarctique ?
Alors elle en avait discuté avec Sergelet toute la nuit comme un couple de sorciers normaux. Et comme un couple de sorciers normaux ils s’étaient lancé au visage une pile
d’assiettes qui ne servaient qu’à ça, les fourchettes du service à fondue, deux ou trois couteaux et quelques briques de glace. Rien de bien méchant et qui ne laissait que peu de traces sur leurs
deux visages.